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La Blockchain peut-elle rendre l’économie plus éthique ?

La technologie rendue célèbre par l’essor du Bitcoin pourrait donner au consommateur davantage d’informations sur les produits qu’il achète.

À l’ère de la mondialisation, la gestion de la chaîne de valeur est devenue un véritable casse-tête. Il y a encore un siècle, ce problème restait relativement simple, la plupart des entreprises réalisant leur production de manière locale. Mais aujourd’hui, il n’est pas rare que le cycle de vie d’un produit passe par moult pays, combine différents moyens de transport (camion, bateau, avion…), implique plusieurs entreprises, factures et paiements, et s’étende sur plusieurs mois. Ainsi, le processus de production est devenu plus opaque, et, pour le consommateur, l’information est plus difficilement accessible.

Comment être certain que le poisson que l’on s’apprête à acquérir au supermarché n’a pas été pêché dans une zone où cette activité a été rendue illégale pour préserver la faune marine ? Comment savoir si ce pull que l’on souhaite offrir pour les fêtes n’a pas été fabriqué par des enfants en bas âge ? Il existe, bien sûr, des labels qui permettent de s’orienter, mais il n’en demeure pas moins que, dans la plupart des cas, le consommateur n’a qu’une très faible visibilité sur la provenance du produit qu’il achète, et sur la manière dont celui-ci a été fabriqué.

blockchain et éthique : transparence

Une solution : la Blockchain

Pour redonner davantage de transparence à la gestion de la chaîne de valeur, plusieurs entreprises explorent aujourd’hui une piste encore vierge : la Blockchain. Cette technologie a récemment gagné une certaine popularité auprès du grand public grâce à son application dans la sphère des cryptomonnaies, et notamment du Bitcoin.

Son principe est bien plus simple qu’il n’y paraît. Il s’agit d’une base de données décentralisée, c’est-à-dire que l’information n’est pas détenue par une entité centrale, mais par l’ensemble des participants. Ainsi, dans le cas du Bitcoin, le registre des transactions n’est pas tenu par une banque. L’information est au contraire accessible de manière transparente à l’ensemble des utilisateurs. Pour éviter les fraudes (par exemple, qu’un petit malin modifie la base de données pour augmenter sa fortune en Bitcoin), la sécurité est assurée par les membres du réseau eux-mêmes, qui valident chaque nouvelle transaction à l’aide de complexes techniques cryptographiques, s’appuyant notamment sur la théorie des jeux.

Si elle est principalement connue pour ses applications dans la sphère financière, la Blockchain peut en réalité être employée dans tous les domaines de l’économie, puisqu’il s’agit simplement d’une manière différente de stocker l’information. Et la gestion de la chaîne de valeur est une piste particulièrement fertile. En effet, puisque l’information est accessible à tout le monde de manière transparente, la Blockchain pourrait lutter contre l’opacité qui caractérise actuellement le processus de production.

La Blockchain contre les intoxications alimentaires

Et il ne s’agit pas de science-fiction : certaines entreprises, et non des moindres, ont déjà commencé à explorer cette piste, notamment dans le secteur alimentaire. Ainsi, en juillet dernier, le géant de la distribution américain Walmart a informé ses fournisseurs de salade et d’épinards de la mise en place d’une Blockchain consacrée au traçage des aliments, avec impératif pour eux de s’y intégrer d’ici le 31 janvier 2019. Plus tôt dans l’année, des salades romaines contaminées à la bactérie E. coli ont causé une crise sanitaire aux États-Unis, entraînant le décès de cinq personnes. L’initiative de Walmart vise notamment à prévenir l’apparition de ce type d’épidémies dans le futur, en permettant une plus grande transparence du cycle de vie des aliments via la Blockchain.

Mais pour fonctionner, une telle initiative doit couvrir une part du marché aussi grande que possible. C’est pourquoi Walmart ne travaille pas seul, et a rejoint la Food Trust Initiative. Lancée par le géant de l’informatique IBM, elle vise à promouvoir l’usage de la Blockchain pour la traçabilité des aliments. L’initiative compte d’autres acteurs de la grande distribution, tels Unilever et Kroger. Elle est pour l’heure en phase de test. À l’été 2018, un demi-million de transactions avaient été enregistrées sur cette Blockchain, retraçant le cycle de vie complet de 200 unités de gestion de stock. Dans le cadre de cette initiative, Walmart travaille également avec IBM et une université chinoise pour une meilleure traçabilité du porc élevé dans l’Empire du Milieu.

blockchain et ethique : traçabilité

D’autres initiatives visant à permettre une meilleure traçabilité en recourant à la technologie ont été menées par le passé. Au début des années 2000, Walmart avait ainsi tenté d’imposer la mise en place de puces RFID sur les emballages pour mieux retracer le cycle de vie des produits. Mais cette initiative, trop coûteuse pour les fournisseurs, a fait long feu. La Blockchain, de son côté, offrirait, sans coût prohibitif, des avantages à la fois au consommateur, aux fournisseurs et aux distributeurs : une information plus transparente pour les premiers, des risques et coûts réduits pour les deux derniers.

« Dans le cas de l’épidémie d’E. coli, au printemps dernier, comme la traçabilité des produits n’était pas satisfaisante, il fut impossible de savoir quels stocks de laitue avaient été contaminés. Ainsi, d’importantes quantités de produits sains ont dû être détruits par sécurité. Des millions de dollars ont été perdus. Avec un système basé sur la Blockchain, il aurait été possible d’identifier rapidement la région, les fermes d’où provenaient les produits contaminés, et ainsi de cibler uniquement les stocks provenant de là-bas », explique Brian Behlendorf, directeur exécutif d’Hyperledger, une organisation à but non lucratif qui promeut l’usage de la Blockchain à des fins commerciales concrètes. La Blockchain conçue par la IBM Food trust Initiative repose sur la technologie d’Hyperledger.

Pour un capitalisme éthique

Obtenir une meilleure traçabilité des produits ne présente pas qu’un intérêt sanitaire. En permettant une plus grande transparence dans la chaîne de valeur, la Blockchain pourrait aussi promouvoir des processus de productions plus éthiques et respectueux de l’environnement.

Elle répondrait ainsi à un double besoin : du côté des marques, celui de raconter l’histoire de leur produit, en affichant une dimension humaniste, et du côté des consommateurs, une demande de produits de qualité, réalisés dans des conditions de travail satisfaisantes et respectueuses de la planète. Un changement qui complèterait et améliorerait l’émergence de labels type commerce équitable qui fleurissent depuis quelques années. Les marques respectueuses des normes humaines et environnementales pourraient ainsi prouver le respect de leurs engagements à leurs clients. Celles dont l’identité écoresponsable ou humanitaire n’est qu’une façade seraient immanquablement démasquées.

blockchain : éthique et environnement

En août dernier, Coda Coffee, un commerce de café basé à Denver, dans le Colorado, a ainsi mis en vente le tout premier café traçable à l’aide de la Blockchain. En scannant un code QR disposé sur leur sachet de café, les clients peuvent, via leur smartphone, consulter toutes les étapes de son cycle de vie, depuis la récolte des grains jusqu’à leur mise en vente, avec chaque fois une date et un emplacement. Pour mettre en place ce système, Coda Coffee s’est associée à Bext360, une jeune pousse également basée à Denver qui met la Blockchain au service de la traçabilité des produits. Cette dernière a conçu une machine qui, installée dans la ferme que Coda Coffee utilise pour s’approvisionner en café, dans l’est de l’Ouganda, analyse les grains de café et les répartit en lots, assortis chacun d’un numéro de série, qui est ensuite entré dans la Blockchain et qu’ils conservent durant tout leur cycle de vie. La start-up Provenance, de son côté, met au point un système permettant de tracer l’origine des saumons, afin d’éviter la surpêche et de protéger les conditions de travail des pêcheurs.

Naturellement, la question éthique ne concerne pas que le secteur alimentaire. Everledger, autre entreprise de la Blockchain, travaille ainsi avec l’industrie du diamant, pour s’assurer que ces derniers sont extraits dans des conditions satisfaisantes et ne servent pas à financer des activités militaires (les fameux « blood diamonds »). « Il y a une vingtaine d’années, l’industrie du diamant a mis en place le Kimberley Process, un standard de traçabilité, visant à suivre le cycle de vie de chaque diamant », explique Brian Behlendorf.

« Mais c’est un processus très lourd et centralisé, avec le risque que des hackers ne s’infiltrent dans la base de données et ne la modifient pour y ajouter des diamants frauduleux, par exemple. Les grandes entreprises de l’industrie sont ainsi en train de mettre en place une Blockchain pour rendre ce processus plus efficace et décentralisé. En donnant à chaque diamant une identité digitale sur la Blockchain, on peut suivre l’intégralité du chemin parcouru par celui-ci depuis son extraction jusqu’à sa vente, et ainsi s’assurer qu’il a été extrait dans de bonnes conditions, tout en limitant les risques de fraude et de contrefaçon. »

Les possibilités se déclinent à l’infini. Medical Genomics, installée à Boston, utilise de son côté la Blockchain pour stocker des informations sur les différentes variétés de cannabis, marché en plein boom dans certains états américains. L’entreprise chinoise Walimai emploie cette technologie pour lutter contre les produits contrefaits…

« La meilleure manière d’inciter les entreprises à se comporter de manière éthique est de créer un modèle économique à la fois efficace et récompensant les bonnes pratiques. La Blockchain n’est pas une solution miracle, mais elle peut incontestablement constituer une pièce du puzzle », conclut Brian Behlendorf.

La Blockchain pourrait donc être, pour les consommateurs, la garantie d’une meilleure transparence et d’une meilleure qualité des produits, tout en donnant aux entreprises vertueuses un argument commercial important, à l’ère où sensibilité écologique et consommation éthique sont en plein essor. Pour que cette technologie puisse convaincre une large audience, un travail pédagogique reste toutefois à faire pour atténuer sa réputation de complexité.

 

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